A écouter en guise d'ambiance pour cet article !

         Il faut ici donner à nos lecteurs quelques précisions concernant le fonctionnement des classes préparatoires, qui sans cela ne se comprendrait guère - a fortiori en période de résultats, durant laquelle le petit peuple de khâgne atteint sans conteste son record annuel d'hystérie, de grossièreté et/ou d'inanition, au choix selon les individus.
      Les membres d'une classe se sont quittés peu avant les résultats, sur les discours hauts en couleurs et particulièrement répétitifs de leurs professeurs ; les grandes lignes s'en peuvent résumer par "Ne vous laissez pas décourager.", "Bon vent à ceux qui auront raté." et "Pour les futurs admissibles, voici l'emploi du temps de la semaine prochaine.". Deux ou trois jours plus tard, chacun découvre ses résultats - s'il est altruiste, consulte ceux des autres - et s'en plaint/s'en réjouit ensuite auprès de ses parents, ses amis ou son chat - tout dépend de la compagnie qu'il s'était choisie en ce jour fatidique. Qu'il neige, qu'il vente ou qu'il grèle, l'admissible rejoindra dès le lendemain ses quartiers de travail et son lycée, pour y vivre une à deux semaines de rare intimité avec ses professeurs, qu'il verra régulièrement en tête à tête pour ses colles quotidiennes ; les autres, quels qu'ils soient, vaqueront à leurs occupations avec la tranquille certitude que nul ne viendra les déranger, puisqu'ils tombent à dater de ce jour dans un oubli profond et total, dont la durée varie entre deux mois pour les cubes, et le restant de leur vie pour les autres. Nous omettons ici volontairement de mentionner les bicarrés, espèce heureusement en voie de disparition, que la dégénérescence pousse au masochisme, au point de les amener à faire durer quatre ans une formation draconienne et initialement prévue pour en durer deux.

     Dans ce contexte chaleureux, Pauline, qui venait de s'apprendre sous-admissible, craignait que l'université ne lui accorde pas la licence à laquelle pourtant elle avait désormais plus qu'officiellement droit : déjà au fait des légères mutations que l'obtention des résultats ne manque jamais d'apporter au fragile édifice préparatoire, elle avait eu la prudence de faire part de ses inquiétudes à ses professeurs avant l'arrivée de l'évènement perturbateur. Ceux-ci l'avaient immédiatement rassurée, et l'un d'entre eux lui avait même proposé de venir au lycée la semaine suivante chercher une lettre de recommandation de sa part, ultime sésame susceptible de fléchir la sceptique Université.

     C'est ainsi que Pauline s'était déjà retrouvée à errer dans les couloirs d'un lycée bien étrange, dépeuplé, et où les rares personnes connues que l'on rencontre ne lèvent pas les yeux sur votre passage - ou croisent votre regard sans manifester aucun signe de reconnaissance. Les résultats avaient comme effacé la mémoire de son professeur, qu'il fallut saluer avec bruit, pour s'entendre dire que la lettre ne serait finalement prête que la semaine suivante... Le vendredi midi.
       Une brume inhabituelle pour un mois de juin planait immobilement sur la cour où Pauline attendait. La silhouette des arbres s'en détachait du coup avec difficulté, et n'émergeait plus que comme une forme sombrement torturée s'obstinant à lutter contre le brouillard avec désespoir. Nul doute qu'un lourd secret hantait depuis quelques jours cet établissement transformé... Scrutant l'indifférence de ceux dont elle croisait la route, saluant inutilement ses professeurs en vue de provoquer une réaction (même minime), Pauline analysa longuement tous ces indices de changement, s'efforçant de faire la part des choses avec les cernes violets, teints verdâtres, soupirs et gémissements qui sont le lot ordinaire de la prépa. Ce n'est qu'au bout d'une semaine d'attente au fil des couloirs qu'elle comprit, à la vue de la file disparate des admissibles qui s'éloignaient "pour prendre leur repas", toute l'horreur de la situation.

Zombiland

       Bien plus qu'une déchéance morale, la non-admissibilité était une malédiction de toute éternité : de tous ceux avec qui Pauline avait partagé son pain, ses fiches et ses larmes durant les temps insouciants de l'Avant-résultats, aucun n'était désormais capable de la voir ; à leurs yeux, elle n'était guère plus qu'une sous-admissible, un fantôme d'admissible, autant dire rien. Au-dessous d'elle, il n'y avait que les écrevisses vaseuses et dépourvues de titre que la marée déposait par paquets sur les flancs rocheux du vieux raffiot qu'était devenu le lycée Lakanal : crustacés décérébrés, elles s'accrochaient encore, mais ce n'était plus qu'un geste-réflexe - en aucun cas le signe qu'une quelconque vie puisse subsister en elles.
       Mais bien plus qu'un honneur glorieux, l'admissibilité relevait de la damnation : décérébrés eux aussi, les admissibles arpentaient, telles des goules, les couloirs infiniments longs jalonnés des portes donnant accès aux diverses colles, qu'ils passaient à la file au rythme de trois par jour ; bientôt devenus incapables d'en réussir une seule, ils suivaient simplement et en bons zombies les strictes directives de leurs enseignants respectifs. Ce n'est qu'après la terrible sélection de l'Oral que certains, aux dents indiscutablement plus longues, se verraient gratifiés du rang mérité de vampires sanguinaires, prochainement à même de prendre la place de ceux qui les avaient formés : pas de pitié pour Dracula.

     Ainsi le lycée s'était repeuplé de créatures cauchemardesques et reconverti en une sorte de musée des horreurs, que Pauline s'empressa d'abandonner définitivement à son triste sort, sitôt la précieuse lettre obtenue. Les affaires de la fac étaient maintenant réglées, et ces inquiétants soucis faisaient place à des préoccupations bien plus intéressantes...